Michel Ferrand collectionne les jouets populaires en bois depuis plus de trente ans. Ancien menuisier reconverti dans l'expertise du patrimoine ludique, il parcourt brocantes et salons spécialisés à la recherche de toupies, moulins à vent miniatures, poupées sculptées et jeux de kermesse. Sa collection privée, visible sur rendez-vous près de Besançon, rassemble plus de quatre cents pièces documentées. Il répond à nos questions.

Portrait de Michel Ferrand, collectionneur de jouets populaires en bois
Michel Ferrand
Collectionneur de jouets populaires en bois — région de Besançon, 30 ans de collection
Interviewé par Camille Deschamps, rédactrice artpopulaire.fr

Comment a commencé votre passion pour les jouets anciens en bois ?

Michel Ferrand : J'étais menuisier de métier, et un jour un client m'a apporté une toupie cassée à réparer, héritée de son grand-père. C'était un objet d'une simplicité extraordinaire : un cône tourné, une pointe en fer, rien d'autre. Mais le geste de tournage était d'une précision remarquable pour un outil aussi modeste. Je l'ai réparée, et en la lui rendant, j'ai commencé à me poser des questions sur qui fabriquait ces objets, où, à quelle époque. Cette curiosité ne m'a plus quitté. J'ai commencé à chercher en brocante, d'abord sans méthode, puis de plus en plus sérieusement. Aujourd'hui ma collection compte plus de quatre cents pièces, essentiellement des jouets en bois du XIXe et du début du XXe siècle.

Comment reconnaît-on un jouet populaire authentique face à une reproduction moderne ?

M.F. : Mon métier de menuisier m'aide énormément ici. Je regarde d'abord le tournage : un tour à bois ancien, actionné à la perche ou à pédale, produit des irrégularités de vitesse qui laissent des micro-stries visibles à l'œil averti. Un tour moderne électrique produit une surface parfaitement régulière. Ensuite, l'essence du bois : le hêtre et le buis dominent dans les petites pièces anciennes, alors que beaucoup de reproductions actuelles utilisent du pin ou du contreplaqué, moins chers mais anachroniques. Enfin, la peinture : les pigments anciens à base d'ocre ou de minium ont une matité et une profondeur que les peintures acryliques modernes n'obtiennent jamais, même vieillies artificiellement. J'ajouterais un dernier critère, plus subtil : le poids. Le bois ancien, sec depuis un siècle, est étonnamment léger comparé à un bois récent qui contient encore de l'humidité résiduelle.

Quel est l'état du marché aujourd'hui, et quels prix peut-on attendre ?

M.F. : Le marché des jouets populaires en bois reste modeste comparé à celui du mobilier régional ou des faïences, mais il est actif et plutôt stable depuis une dizaine d'années. Les petites pièces — toupies, osselets, sifflets, pions — se négocient entre cinq et trente euros en brocante, parfois moins dans les vide-greniers ruraux qui restent mon terrain de chasse préféré. Les poupées de bois régionales bien conservées et les moulins à vent miniatures documentés montent entre cinquante et deux cents euros. Les pièces exceptionnelles, comme un ensemble complet de jeu de kermesse d'une fabrique identifiée, ou un cheval à bascule d'un artisan connu, peuvent dépasser plusieurs centaines d'euros en salle des ventes. La rareté vient surtout de l'usage : ces jouets étaient faits pour servir, ils se cassaient, on les jetait. Ce qui survient jusqu'à nous n'est qu'une infime fraction de ce qui a été produit.

Existe-t-il des différences régionales marquées dans la fabrication de ces jouets ?

M.F. : Très nettement, oui, et c'est un des aspects qui me passionne le plus. Le Jura, où je vis, est historiquement le berceau du jouet en bois tourné en France : Moirans-en-Montagne concentrait déjà au XIXe siècle des dizaines d'ateliers de tournage, profitant des forêts de hêtre environnantes et d'une tradition horlogère qui avait formé des artisans habiles au travail de précision. Les jouets jurassiens se reconnaissent à l'épure des formes et à la régularité du tournage. Les Vosges, en revanche, ont développé une production plus décorative, avec des jouets peints de couleurs vives proches de l'esthétique du mobilier régional alsacien voisin — on y retrouve les mêmes influences que dans les meubles peints régionaux que documente ce site. L'Auvergne, enfin, produit des jouets plus austères, souvent en bois brut ou simplement huilé, sans décor peint, dans l'esprit d'une économie paysanne où l'ornement était un luxe rare.

Toupies et poupées en bois anciennes d'une collection de jouets populaires

Quels matériaux et techniques dominent la fabrication de ces jouets ?

M.F. : Le tournage sur bois est la technique reine pour les toupies, les quilles et les petites figures animales : le tourneur travaille une pièce de bois montée sur l'axe du tour et retire la matière à l'aide de gouges. C'est un geste ancien, hérité directement du tournage utilitaire — cuillères, bols, quenouilles. Pour les moulins à vent miniatures, on combine le tournage du corps avec un assemblage de fines lamelles de bois pour les ailes, souvent fixées par une simple cheville qui permet la rotation. Les poupées sculptées demandent un travail plus long : la tête est taillée au couteau ou à la gouge fine, puis poncée, avant d'être peinte à l'aide de pigments naturels — ocre, noir de fumée, minium — mélangés à un liant à l'œuf ou à l'huile. Le jeu de kermesse, avec ses figurines à faire tomber, mêlait tournage pour les personnages et menuiserie plus grossière pour le support et les balles de lancer.

Racontez-nous une trouvaille qui vous a particulièrement marqué.

M.F. : Il y a une douzaine d'années, dans un vide-grenier d'un petit village du Jura, j'ai repéré une caisse en bois fermée, à moitié cachée sous une table. Le vendeur, un homme âgé qui vidait la maison de ses parents, ne savait même pas ce qu'elle contenait. À l'intérieur : un jeu de kermesse complet, seize figurines tournées représentant des personnages costumés, avec leur support d'origine et trois balles en bois dur. L'ensemble portait encore une étiquette manuscrite, presque effacée, mentionnant le nom d'un atelier de Moirans-en-Montagne actif dans les années 1880-1890. J'ai payé l'ensemble quinze francs de l'époque — une somme dérisoire. Ce jeu, aujourd'hui documenté et exposé lors de journées du patrimoine local, est probablement la pièce la plus complète et la mieux conservée de ma collection. Il illustre bien pourquoi je préfère les vide-greniers ruraux aux brocantes urbaines : les objets y arrivent souvent sans avoir été triés ni évalués par des professionnels.

Jeu de kermesse ancien en bois avec figurines tournées et moulin à vent miniature

Quels conseils donneriez-vous à quelqu'un qui souhaite débuter une collection ?

M.F. : D'abord, se spécialiser plutôt que de vouloir tout collectionner. Choisir un type d'objet — les toupies, les poupées, les jouets d'une région précise — permet de développer rapidement un œil expert et d'éviter de disperser son budget. Ensuite, ne jamais négliger la restauration : je consulte souvent notre guide sur la restauration du patrimoine artisanal avant d'intervenir moi-même sur une pièce fragile, car une réparation maladroite peut détruire une valeur documentaire irremplaçable. Troisième conseil : parler aux vendeurs. Dans les vide-greniers ruraux, l'histoire familiale d'un objet — qui l'a fabriqué, à qui il appartenait — se transmet encore oralement, et cette information disparaît si on ne la recueille pas au moment de l'achat. Enfin, je recommande de consulter les conseils plus généraux de notre guide du collectionneur d'art populaire, qui s'appliquent parfaitement aux jouets anciens malgré leurs spécificités.

Comment envisagez-vous l'avenir de la transmission de ce patrimoine ludique ?

M.F. : C'est ma principale préoccupation aujourd'hui. Les collections privées comme la mienne ont une utilité limitée si elles restent enfermées dans un salon. Je reçois désormais des visiteurs sur rendez-vous, souvent des enseignants, des chercheurs en ethnographie ou des associations de sauvegarde du patrimoine régional. Je documente systématiquement chaque pièce — provenance, datation estimée, matériaux, état de conservation — car un objet sans documentation perd une grande partie de sa valeur patrimoniale, même s'il conserve sa valeur marchande. Ce travail rejoint d'ailleurs celui des compagnons du bois, dont on retrouve l'exigence de précision et de transmission du geste dans le compagnonnage et ses chefs-d'œuvre : la même culture du geste juste et du savoir-faire transmis de génération en génération traverse aussi bien le jouet populaire que le grand mobilier de compagnon. Plus largement, cette exigence de transmission dépasse le seul patrimoine ludique : elle rejoint celle que l'on retrouve dans le patrimoine rural et les savoir-faire traditionnels des territoires ruraux français, dont la sauvegarde repose largement sur des initiatives locales et des collectionneurs passionnés plutôt que sur de grandes institutions.

Authenticité et marché : ce qu'il faut retenir

L'entretien avec Michel Ferrand met en lumière trois critères d'authentification convergents pour les jouets populaires en bois : la régularité du tournage (irrégulière et manuelle sur les pièces anciennes, parfaite sur les reproductions industrielles), l'essence du bois utilisée (hêtre et buis pour les pièces anciennes, essences plus tendres et anachroniques pour les copies) et la nature des pigments de peinture (ocres et pigments naturels contre acryliques modernes). Le poids du bois, plus léger après un siècle de séchage naturel, constitue un indice complémentaire souvent négligé par les débutants.

Sur le plan du marché, la rareté de ces objets tient moins à leur ancienneté qu'à leur fonction : conçus pour être utilisés par des enfants, la plupart des jouets populaires en bois n'ont pas survécu à l'usage quotidien. Cette rareté structurelle explique pourquoi des pièces complètes et documentées, comme le jeu de kermesse évoqué par Michel Ferrand, atteignent une valeur patrimoniale bien supérieure à leur simple valeur marchande.

Pour aller plus loin

Pour prolonger cette découverte, notre article sur les jouets anciens et jeux populaires des campagnes françaises retrace l'histoire complète de ce patrimoine ludique, des chevaux à bascule aux jeux de société régionaux. Les lecteurs intéressés par la restauration prudente de ces pièces fragiles consulteront utilement notre guide de restauration du patrimoine artisanal, tandis que ceux qui souhaitent élargir leur collection à d'autres domaines de l'art populaire trouveront des repères solides dans notre guide du collectionneur d'art populaire.