Entre 1890 et 1914, la ferronnerie connaît son âge d'or : Hector Guimard habille le métro parisien de fonte et de fer forgé, l'École de Nancy fait du métal une sculpture végétale et Edgar Brandt porte l'art du fer au rang de grand art. Cet article retrace l'apogée Art Nouveau de la ferronnerie, ses techniques, ses chefs-d'œuvre et ses collections, en angle complémentaire du guide de la ferronnerie d'art et de la serrurerie ancienne.
La ferronnerie Art Nouveau est l'apogée du fer forgé européen : entre 1890 et 1914, le métal quitte le vocabulaire néoclassique des palmettes pour épouser la courbe végétale, la tige et l'ombelle. Hector Guimard en fait le visage du métro parisien, Louis Majorelle la signature de l'École de Nancy, Edgar Brandt son ambassadeur mondial. Cet article couvre cette période charnière en angle strictement distinct de notre guide de la ferronnerie d'art et de la serrurerie ancienne, qui retrace cinq siècles d'histoire du fer des origines au XIXe siècle.
La naissance d'un langage : du fer utilitaire à la plante
Jusqu'au milieu du XIXe siècle, la ferronnerie d'architecture obéit à un répertoire stable : balustres, entrelacs, palmettes et volutes héritées de la Renaissance et du néoclassicisme. Le mouvement Arts & Crafts anglais, puis l'essor de l'Art Nouveau vers 1890, renversent la perspective : la nature n'est plus un ornement posé sur la structure, elle devient la structure. Les ferronniers observent les tiges de plantes, les nervures des feuilles, la torsion des sarments — la « ligne whiplash », courbe tendue qui change de rayon en un mouvement continu, devient la signature du style.
Le fer est le matériau idéal de cette révolution : chauffé à la forge, il accepte la courbe sans casser, se tord comme une liane, s'aplatit en feuille. Les commandes affluent avec la spéculation immobilière des villes : immeubles d'habitation, grilles de parc, stations de métro, magasins, lampadaires. La ferronnerie Art Nouveau n'est pas un art de commande princière : c'est un art de rue, pensé pour la vie moderne, et c'est précisément ce qui explique sa diffusion exceptionnelle.
Guimard et le métro parisien : la fonte devient ailes de libellule
En 1899, la compagnie du chemin de fer métropolitain de Paris lance un concours pour habiller ses futures stations. L'architecte Hector Guimard (1867-1942) n'y participe même pas : c'est sa candidature hors concours, soutenue par le président de la compagnie Adrien Bénard, qui l'emporte. Le métro ouvre le 19 juillet 1900, à l'occasion de l'Exposition universelle, et ses entrées font sensation : potelets de fonte moulée, entourages aux rameaux stylisés, édicules coiffés d'un auvent de tôle et de verre que la presse surnomme « ailes de libellule ».
Entre 1900 et 1913, Guimard et son atelier produisent 141 ouvrages — édicules complets, entourages simples et modèles dits « cuirassés » pour stations souterraines. Peints dans un vert foncé qui les fond dans la rue, ces ouvrages sont une architecture entièrement préfabriquée : chaque pièce de fonte est moulée, numérotée, remplaçable, une logique industrielle au service d'une esthétique organique. L'édicule de la station Abbesses, à Montmartre, reste l'un des derniers édicules complets visibles dans Paris. Le Castel Béranger (1895-1898), rue La Fontaine dans le 16e arrondissement, est le manifeste architectural du même vocabulaire, du portail en fer forgé aux poignées de portes coulées dans le mouvement.
- Le potelet : pièce maîtresse moulée en fonte, muni d'un globe orange caractéristique, support de l'entourage.
- L'entourage « entourage simple » : palissade de fer forgé aux tiges parallèles, resserrées en bouquet à la base.
- L'édicule « ailes de libellule » : auvent de tôle emboutie et verre, couvrant l'escalier ; le modèle d'Abbesses en est l'emblème.
- L'entourage cuirassé : grille massive à cadre de tôle découpée, conçue pour les stations de plain-pied ou couvertes.
Majorelle et l'École de Nancy : le métal sculpté
À Nancy, autour de 1900, l'École de Nancy réunit Émile Gallé, le cristallier Daum et l'ébéniste Louis Majorelle (1859-1926) autour d'un credo commun : « la nature, vraie nature, prise dans sa source ». Majorelle y traite la ferronnerie comme de la sculpture en plein air : rampe d'escalier aux nénuphars, grilles aux branches d'ormeau, crémones de fenêtres aux tiges de plantes aquatiques. Le métal y dialogue avec l'ébénisterie, le verre et la céramique, dans des ensembles où chaque matériau garde son honnêteté.
La villa Majorelle, construite en 1901-1902 par l'architecte Henri Sauvage pour le maître, est le manifeste total de ce programme : façade de grès et de céramique, portail et grille en fer forgé de Majorelle lui-même, intérieurs coordonnés. Sauvage y expérimente aussi une architecture à structure métallique et remplissage de céramique. Le musée de l'École de Nancy, inauguré en 1964 dans la propriété de la famille Corbin, conserve les pièces majeures ; la villa, classée, est aujourd'hui gérée par le musée et ouverte aux visites. Les commandes de Majorelle dépassent Nancy : immeubles parisiens, magasins, collections privées d'Europe et d'Amérique.

Edgar Brandt : le fer forgé au rang de grand art
Formé à la forge de son père, Edgar Brandt (1880-1960) expose pour la première fois au Salon des Artistes Décorateurs en 1906 et y révèle un talent immédiat : feuilles nervurées, torsades de branche, gouttes martelées qui figent la matière en plein mouvement. En 1911, il ouvre une galerie rue Delambre, à Paris, où il présente cheminées, grilles, lampes et meubles en fer. Sa clientèle est internationale — industriels, collectionneurs américains, grandes maisons.
La guerre interrompt la commande civile : Brandt dirige alors l'atelier de réparation de la manufacture d'armes de la Villette et réalise des mortiers de tranchée, le célèbre « obusier de 58 mm » qui porte son nom. Revenu à l'art dès 1918, il signe en 1925 la pièce de sa vie : la porte monumentale « L'Océan » pour l'Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de Paris — fer forgé associé à de la coquille d'œuf, où flots et coquillages semblent onduler dans le métal. Cette exposition donne son nom à l'Art déco, et Brandt en devient l'un des ferronniers de référence, tout en restant fidèle au vocabulaire naturaliste de ses débuts. Ses œuvres entrent au musée des Arts décoratifs de Paris et au Metropolitan Museum of Art de New York.
Les techniques du fer forgé Art Nouveau
Le style repose sur un petit nombre de gestes martelés à chaud. Le martelage libre façonne la barre chauffée au rouge au marteau et à l'enclume, pour lui donner section et courbe ; le roulage applati la barre en bande ; la torsion serre la barre dans des tenailles et la vire sur elle-même pour créer des nervures ; le repoussé, pratiqué à froid sur des feuilles minces, dessine nervures de feuilles et écailles. Chaque feuille est rivetée sur la structure par des tiges filetées, ce qui permet démontage et réparation — et permet aujourd'hui aux restaurateurs de remettre en état des pièces d'origine sans trahison.
| Geste | Effet obtenu | Usage typique Art Nouveau |
|---|---|---|
| Martelage à chaud | Courbes et sections variables dans la masse | Tiges principales, lignes whiplash |
| Roulage | Barre aplatie en bande de section fine | Feuillages, frises continues |
| Torsion | Nervures hélicoïdales sur la barre | Sarments, tiges de plantes grimpantes |
| Repoussé à froid | Relief fin sur feuille mince | Nervures de feuilles, motifs d'écorce |
| Rivetage | Assemblage démontable sans soudure | Fixation des ornements sur structure |
Le fer dans l'ameublement Art Nouveau
Au-delà de l'architecture, la ferronnerie Art Nouveau habite le mobilier. Les grilles de devanture se resserrent en consoles, plateaux de table, supports de vasque et piètements de fauteuils ; les lampes posent leur abat-jour de verre dépoli sur des pieds de fer en tiges nouées ; les chenets, pare-feux et corbeilles à bûches transposent le vocabulaire végétal dans le salon. Majorelle coordonne lui-même ces ensembles, dessinant le meuble et sa ferrure comme une seule pièce ; Guimard décline le même geste à l'échelle de l'appartement, des serrures aux poignées de porte en passant par les entrées de cour. Cette conception unitaire — où l'architecte pense la maison jusqu'à la clenche — est d'ailleurs la définition même de l'œuvre d'art totale chère à l'Art Nouveau, et ce que les collections de musées présentent aujourd'hui dans leurs reconstitutions d'intérieurs.
Serruriers d'art et autres figures du mouvement
Les grands noms ne résument pas tout le mouvement. Les serruriers d'art parisiens fournissent aux immeubles du style ses poignées de porte, plaques de sonnette, heurtoirs et boîtes aux lettres — petites pièces ouvragées que l'art urbain du fer prolonge dans les enseignes d'atelier. Les ferronniers de Belgique et de Catalogne adaptent le vocabulaire à leurs architectures ; en Russie, le « style moderne » — l'Art Nouveau russe — orne les immeubles de Saint-Pétersbourg et Moscou de grilles et ferronneries florales, avant-garde d'un courant que le guide des mouvements et périodes de l'art russe situe dans la séquence complète des écoles. Le style s'éteint avec la Première Guerre mondiale : la commande monumentale se fait rare, le fer retourne au registre fonctionnel, et c'est dans le sillage des ferronniers traditionnels — dont certains transmettent encore le geste au sein du compagnonnage — que le fer forgé survivra jusqu'à son renouveau contemporain.

Où voir ces ferronneries aujourd'hui
- Paris : les entrées de métro Guimard (Abbesses, Porte Dauphine), le musée des Arts décoratifs, le Petit Palais et le musée Carnavalet pour les ensembles d'époque.
- Nancy : la villa Majorelle et le musée de l'École de Nancy, incontournables pour la ferronnerie végétale.
- New York : le Metropolitan Museum of Art conserve une porte et des panneaux d'Edgar Brandt.
- Dans la rue : immeubles des 16e et 7e arrondissements parisiens, parcs et villas de Nancy, grilles de Bruxelles (maisons Horta et Hankar).
Pour repérer et authentier une pièce — distinguer l'origine de la période, le forgé de la fonte moulée, le riveté du soudé —, la méthode complète est détaillée dans notre guide de la ferronnerie d'art et de la serrurerie ancienne, dont cet article prolonge la section « styles » en pleine lumière sur l'âge d'or du fer.
