Planches aux couleurs franches, scènes naïves et morales illustrées : l'imagerie d'Épinal a marqué des générations de Français. De l'imprimerie Pellerin aux collections muséales, retour sur l'histoire et l'héritage de l'estampe populaire française, forme majeure de l'art populaire européen.
Quand on évoque l'imagerie d'Épinal, surgissent aussitôt dans l'esprit ces planches aux couleurs vives représentant des soldats de plomb, des saints en prière ou des scènes de la vie quotidienne figées dans une naïveté apparente. Pourtant, derrière cette simplicité se cache une histoire riche et complexe, celle d'une industrie artistique qui a façonné l'imaginaire collectif français pendant près de deux siècles. L'estampe populaire d'Épinal constitue l'une des expressions les plus caractéristiques de l'art populaire français, un domaine où se croisent l'artisanat, la pédagogie, la propagande et le divertissement.
L'histoire de l'imagerie d'Épinal s'inscrit dans un mouvement plus large, celui de la diffusion de l'image imprimée auprès des classes populaires. Bien avant l'invention de la photographie, ces estampes constituaient le principal vecteur visuel accessible au plus grand nombre. Vendues par des colporteurs sur les marchés et les foires, elles pénétraient dans les chaumières les plus reculées, ornant les murs des cuisines et des chambres, nourrissant les rêves et les savoirs d'un public souvent illettré.
Aujourd'hui, l'expression « image d'Épinal » est entrée dans le langage courant pour désigner une vision simplifiée et idéalisée de la réalité. Mais cette acception réductrice ne rend pas justice à la diversité et à la sophistication d'un art qui mérite d'être redécouvert dans toute sa richesse.
Aux origines de l'estampe populaire en France
L'histoire de l'estampe populaire en France ne commence pas à Épinal. Dès le XVe siècle, les premières gravures sur bois circulent dans le royaume, principalement sous forme d'images pieuses distribuées par l'Église. Les grandes villes d'imprimerie — Lyon, Paris, Rouen, Troyes — produisent des feuilles volantes illustrant des scènes bibliques, des vies de saints ou des almanachs. Ces images rudimentaires, imprimées sur du papier grossier, sont vendues quelques sous et constituent le premier contact du peuple avec l'image reproduite mécaniquement.
Au XVIe et au XVIIe siècle, plusieurs centres de production d'estampes populaires se développent en France. La « bibliothèque bleue » de Troyes, célèbre pour ses livrets bon marché, inclut souvent des illustrations gravées sur bois. À Chartres, à Orléans et à Toulouse, des imprimeurs-imagiers produisent des séries thématiques destinées au colportage. Mais c'est dans les Vosges, à Épinal, qu'un imprimeur visionnaire va transformer cette industrie artisanale en un phénomène culturel de masse.
Les conditions qui favorisent l'essor de l'imagerie à Épinal tiennent à la géographie autant qu'à l'esprit d'entreprise. La ville, située sur la Moselle, dispose d'une eau abondante nécessaire à la fabrication du papier. Les forêts vosgiennes fournissent le bois de buis et de poirier utilisé pour la gravure. Et surtout, Épinal se trouve au carrefour de routes commerciales reliant la Lorraine à l'Alsace, la Franche-Comté et la Bourgogne, facilitant la distribution des images par un réseau dense de colporteurs.
L'héritage des dominotiers, ces artisans qui fabriquaient des papiers décorés et des images de dévotion depuis le XVIIe siècle, prépare le terrain. Quand Jean-Charles Pellerin s'installe à Épinal en 1796, il hérite d'un savoir-faire local déjà bien établi. Mais c'est son génie commercial qui va faire d'Épinal la capitale incontestée de l'imagerie populaire.
L'imprimerie Pellerin et l'âge d'or de l'imagerie
Jean-Charles Pellerin naît en 1756 dans une famille d'artisans cartiers. Formé à la fabrication de cartes à jouer — une industrie alors florissante dans les Vosges —, il reprend l'atelier familial et diversifie sa production en se lançant dans l'imagerie. Sa première série, consacrée aux saints et aux personnages religieux, connaît un succès immédiat. Pellerin comprend vite que le marché est immense : la France révolutionnaire, en bouleversant l'ordre social, crée une soif d'images nouvelles que les anciennes imageries pieuses ne suffisent plus à satisfaire.
Dès les premières années du XIXe siècle, Pellerin élargit son catalogue. Aux sujets religieux s'ajoutent des scènes militaires (les guerres napoléoniennes fournissent une matière inépuisable), des planches éducatives (alphabets, tables de multiplication, géographie), des contes et légendes, des chansons illustrées, des jeux de construction et des théâtres de papier. Cette diversification reflète les aspirations d'une société en mutation : le peuple veut s'instruire, se divertir, comprendre le monde qui change.
La technique de fabrication allie rigueur et ingéniosité. Le dessinateur trace le modèle, qui est ensuite gravé en relief sur une planche de bois de poirier ou de buis. L'impression se fait sur une presse à bras, feuille par feuille. Vient ensuite l'étape du coloriage au pochoir : des ouvrières — souvent des femmes et des enfants — appliquent les couleurs à travers des plaques de cuivre ou de zinc découpées, chaque couleur nécessitant un passage distinct. Ce procédé, à la fois mécanique et manuel, confère aux images d'Épinal leur aspect caractéristique : des à-plats de couleur franche légèrement décalés par rapport au trait noir de la gravure.
Sous la direction de Nicolas Pellerin, fils de Jean-Charles, puis de son petit-fils Charles-Nicolas, l'entreprise atteint son apogée au milieu du XIXe siècle. La production se chiffre en millions d'exemplaires par an. Le catalogue compte plusieurs milliers de sujets différents. Les « images de Pellerin » sont distribuées dans toute la France et au-delà : en Belgique, en Suisse, au Canada francophone, dans les colonies. Le nom d'Épinal devient synonyme d'imagerie populaire.
Thèmes et fonctions de l'imagerie populaire
La richesse thématique de l'imagerie d'Épinal reflète les préoccupations d'une société en pleine transformation. On peut distinguer plusieurs grandes catégories, chacune remplissant une fonction sociale spécifique.
Les images religieuses constituent le fonds le plus ancien. Saints protecteurs, scènes de la Nativité, chemins de croix, images de première communion : ces estampes pieuses ornent les intérieurs des maisons paysannes et accompagnent les étapes de la vie chrétienne. Leur style, volontairement hiératique et simplifié, facilite l'identification des personnages par un public souvent illettré.
Les images militaires et patriotiques connaissent un essor considérable à partir des guerres napoléoniennes. Batailles, uniformes, portraits de généraux, scènes de camp : ces planches alimentent la fierté nationale et le culte du héros. Sous le Second Empire, puis après la défaite de 1870, elles servent la propagande revancharde. Les soldats de papier à découper et à assembler, ancêtres des figurines, constituent l'un des produits les plus populaires.
Les images éducatives répondent à la demande croissante d'instruction. Alphabets illustrés, planches de sciences naturelles, cartes de géographie, scènes historiques : l'imagerie d'Épinal participe à sa manière au mouvement d'alphabétisation qui traverse le XIXe siècle. Ces planches, accrochées dans les salles de classe ou consultées en famille, jouent un rôle pédagogique comparable à celui des manuels scolaires.
Les images narratives — contes, fables, chansons illustrées, histoires en séquences — préfigurent la bande dessinée moderne. Les « histoires en images », disposées en plusieurs cases avec des légendes sous chaque vignette, adoptent un langage visuel qui sera repris et développé par Christophe (auteur de La Famille Fenouillard) et par les premiers auteurs de bandes dessinées.
Les images satiriques et humoristiques, enfin, offrent un regard critique sur la société. Caricatures politiques, scènes de moeurs, « monde à l'envers » (où les animaux commandent aux hommes, les enfants aux parents) : ces estampes témoignent d'une tradition de contestation populaire par l'image qui remonte au Moyen Âge.
Techniques et évolutions : de la xylographie à la lithographie
L'évolution technique de l'imagerie d'Épinal reflète les mutations de l'industrie graphique au XIXe siècle. La gravure sur bois (xylographie), technique fondatrice, impose un style caractéristique : traits épais, formes simplifiées, compositions frontales. Les limites du bois gravé — impossibilité de rendre les dégradés, difficulté des détails fins — contribuent paradoxalement à l'esthétique si reconnaissable des images d'Épinal.
À partir des années 1830-1840, la lithographie, inventée par Senefelder en 1796, pénètre progressivement dans les ateliers d'Épinal. Cette technique, qui repose sur le principe de la répulsion entre l'eau et les corps gras, permet des tirages plus fins, des nuances de gris et une plus grande liberté de dessin. Les images lithographiées gagnent en réalisme mais perdent en partie la franchise graphique qui faisait le charme des anciennes xylographies.
Le coloriage au pochoir reste longtemps la règle, même après l'introduction de la lithographie. Ce procédé semi-artisanal, malgré ses imperfections — légers décalages de couleur, bavures occasionnelles —, confère aux images une vivacité et une chaleur que l'impression mécanique en couleurs ne parviendra jamais tout à fait à reproduire. Les pochoirs sont découpés dans des feuilles de métal fin, chaque plaque correspondant à une couleur. Une ouvrière expérimentée peut colorier plusieurs centaines de feuilles par jour.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la chromolithographie (impression lithographique en couleurs) s'impose progressivement. Les images gagnent en précision et en variété chromatique, mais le coût de production augmente. Parallèlement, la concurrence de la photographie et des nouveaux médias illustrés (presse, affiches) érode le marché de l'estampe populaire. L'imprimerie Pellerin s'adapte en diversifiant ses produits : jeux de société, découpages, images à collectionner, publicités illustrées.
L'héritage de l'imagerie d'Épinal dans l'art moderne
L'influence de l'imagerie d'Épinal sur l'art moderne et contemporain est considérable, bien que souvent méconnue. Les artistes de l'avant-garde du début du XXe siècle, en quête de formes nouvelles, ont trouvé dans l'estampe populaire une source d'inspiration majeure. Le style à-plat, la franchise des couleurs, la simplification des formes, le refus de la perspective académique : autant de caractéristiques de l'imagerie populaire qui résonnent avec les recherches des fauves, des expressionnistes et des cubistes.
Henri Matisse, qui grandit dans le Nord de la France où les images d'Épinal sont omniprésentes, reconnaît leur influence sur son usage de la couleur pure et du cerne noir. Les peintres naïfs, du Douanier Rousseau à Séraphine de Senlis, partagent avec les imagiers d'Épinal une même approche frontale, colorée et narrative de la représentation. Plus récemment, le mouvement de la figuration libre, dans les années 1980, a explicitement revendiqué l'héritage de l'imagerie populaire.
La bande dessinée française doit également beaucoup à l'imagerie d'Épinal. Les « histoires en images » des catalogues Pellerin, avec leurs séquences de vignettes légendées, constituent un chaînon essentiel entre la tradition de la narration par l'image et la bande dessinée moderne. Des auteurs comme Hergé ou Jijé ont reconnu cette filiation, et certains albums contemporains rendent un hommage explicite à l'esthétique épinalienne.
Dans le champ du graphisme et de l'illustration, l'imagerie d'Épinal connaît depuis quelques années un regain d'intérêt. Des designers s'approprient ses codes visuels — les à-plats de couleur, la typographie ornée, les bordures décoratives — pour créer des visuels contemporains qui jouent sur la nostalgie et la référence culturelle. Des marques françaises utilisent l'esthétique épinalienne pour communiquer des valeurs d'authenticité, de tradition et de savoir-faire.
Le Musée de l'Image et la mémoire vivante d'Épinal
Depuis 2003, le Musée de l'Image, installé à Épinal dans un bâtiment contemporain jouxtant les anciens ateliers Pellerin, conserve et valorise un fonds exceptionnel de plus de 100 000 images populaires. Ce musée, unique en Europe par l'ampleur de ses collections, retrace l'histoire de l'estampe populaire de ses origines à nos jours, à travers des expositions permanentes et temporaires d'une grande qualité muséographique.
Le visiteur peut y découvrir les techniques de fabrication, des premières xylographies aux dernières chromolithographies, et observer les pochoirs originaux, les planches de bois gravé et les presses anciennes. Des ateliers de démonstration permettent de s'initier au coloriage au pochoir et à la gravure, maintenant vivant un savoir-faire séculaire.
L'imagerie d'Épinal continue également de produire des images, perpétuant une tradition ininterrompue depuis plus de deux siècles. Des artistes contemporains sont régulièrement invités à créer des planches originales, établissant un dialogue entre la tradition et la création actuelle. Des éditions limitées, réalisées selon les techniques anciennes, sont proposées aux collectionneurs et aux amateurs d'art populaire.
Au-delà du musée, l'imagerie d'Épinal irrigue l'identité de la ville et de la région. Chaque année, des événements culturels célèbrent cet héritage : festivals, marchés d'art, concours d'illustration. Les écoles lorraines intègrent la découverte de l'imagerie dans leurs programmes, transmettant aux jeunes générations la connaissance d'un art qui a contribué à forger l'imaginaire collectif français.
L'histoire de l'imagerie d'Épinal nous rappelle que l'art populaire n'est pas une forme mineure de la création. Par sa capacité à toucher le plus grand nombre, par la richesse de ses thèmes et la finesse de ses techniques, l'estampe populaire française a joué un rôle culturel de premier plan. Elle a informé les esprits, nourri les rêves, accompagné les luttes et les joies d'un peuple entier. En ce sens, elle mérite pleinement sa place dans l'histoire de l'art, aux côtés des formes savantes qu'elle a si souvent inspirées.