Gravé sur bois, imprimé sur du papier grossier et colorié à la main, le lubok est l'estampe du peuple russe. Satirique, religieux ou narratif, il a traversé trois siècles d'histoire en défiant la censure et en inspirant les avant-gardes du XXe siècle. Plongée dans l'univers de l'imagerie populaire moscovite.
Dans les bazars de Moscou au XVIIe siècle, entre les étals de fourrures et les marchands d'icônes, des colporteurs déploient sur des cordes tendues de grandes feuilles imprimées aux couleurs criardes. Ces images bon marché, que le peuple s'arrache pour quelques kopecks, représentent tour à tour des scènes bibliques, des héros de contes, des batailles épiques ou des satires grinçantes du pouvoir. Ce sont les lubki — pluriel de lubok —, les estampes populaires russes, un art majeur de la culture populaire que l'on peut mettre en regard de l'ensemble de l'art populaire russe.
Le lubok occupe dans l'histoire culturelle russe une place comparable à celle de l'imagerie d'Épinal en France. Mais là où l'estampe française privilégie l'édification morale et patriotique, le lubok russe se distingue par une liberté de ton, une verve satirique et une expressivité graphique qui en font un objet artistique singulier. Il est à la fois le journal du peuple, son livre d'images, son pamphlet politique et son divertissement favori.
Aujourd'hui, les lubki sont conservés dans les plus grands musées du monde, de l'Ermitage au British Museum. Mais leur importance dépasse le cadre muséal : ils constituent une source irremplaçable pour comprendre les mentalités, les croyances et les aspirations du peuple russe à travers les siècles. Et leur influence sur l'art moderne, de Kandinsky à Malevitch, en fait un chaînon essentiel de l'histoire de l'art européen.
Origines et étymologie du lubok
L'étymologie du mot lubok fait l'objet de débats parmi les linguistes. L'hypothèse la plus répandue rattache le terme au mot russe lub, désignant l'écorce interne du tilleul. Les premières estampes populaires auraient été gravées sur des planches tirées de ce bois tendre et facile à travailler. Une autre théorie relie le mot au loubok, le panier d'écorce tressée que les colporteurs utilisaient pour transporter et présenter leur marchandise sur les marchés. Quelle que soit l'origine exacte, le terme renvoie au monde de l'artisanat populaire, du matériau humble et de la diffusion ambulante.
Les premiers lubki apparaissent en Russie dans la seconde moitié du XVIIe siècle, probablement sous l'influence de la gravure sur bois européenne qui pénètre dans le pays par les voies commerciales de la Baltique et de la Pologne. Les images pieuses constituent le premier répertoire : vierges, saints, scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ces estampes religieuses, plus accessibles que les icônes peintes à la main, permettent à un public plus large d'accéder à l'image sacrée.
Mais très vite, le lubok s'émancipe du domaine religieux. Dès la fin du XVIIe siècle, des sujets profanes apparaissent : contes et légendes populaires, exploits de héros épiques (bogatyri), scènes de la vie quotidienne, proverbes illustrés. L'un des lubki les plus célèbres de cette période représente les funérailles burlesques d'un chat par des souris, une satire voilée des rites funéraires orthodoxes — ou, selon certaines interprétations, une allégorie de la mort de Pierre le Grand.
La technique de fabrication est simple mais efficace. Le graveur trace le dessin sur une planche de tilleul, de poirier ou d'érable, puis évide les parties blanches à la gouge, laissant en relief les traits du dessin. La planche encrée est pressée sur du papier. L'image obtenue, en noir et blanc, est ensuite coloriée à la main par des artisanes, souvent des paysannes travaillant à domicile, qui appliquent les couleurs au pinceau ou à l'éponge dans un style délibérément libre, sans souci de respecter les contours.
Le lubok sous Pierre le Grand : satire et résistance
Le règne de Pierre le Grand (1682-1725) constitue un tournant décisif dans l'histoire du lubok. Les réformes radicales d'occidentalisation imposées par le tsar — rasage obligatoire des barbes, port de vêtements à l'européenne, réforme du calendrier, création de Saint-Pétersbourg — provoquent un traumatisme profond dans la société russe traditionnelle. Le lubok devient alors un instrument de résistance populaire, diffusant sous forme d'images apparemment innocentes une critique virulente du pouvoir.
L'un des lubki les plus fameux de cette époque représente un barbier coupant la barbe d'un vieux-croyant, avec une légende versifiée déplorant la perte de ce signe d'identité orthodoxe. D'autres images montrent Pierre sous les traits du chat, de l'Antéchrist ou du diable, déguisements symboliques qui permettent de contourner la censure tout en transmettant un message subversif parfaitement compris du public.
Pierre le Grand, conscient du pouvoir de ces images, tente de les contrôler. En 1721, un décret interdit la vente de lubki non approuvés par les autorités ecclésiastiques. Mais la production, essentiellement clandestine et décentralisée, échappe largement à la surveillance. Les graveurs et les colporteurs, solidaires dans la transgression, développent des stratégies d'évitement : double sens, allégories animales, faux sujets bibliques masquant une satire politique.
Paradoxalement, le pouvoir lui-même utilise le lubok comme outil de propagande. Les victoires militaires de Pierre, la fondation de Saint-Pétersbourg, les fêtes officielles font l'objet d'estampes de commande diffusées par les mêmes canaux que les images subversives. Cette double fonction — contestation et propagande — caractérisera le lubok tout au long de son histoire.
L'âge d'or du lubok : XVIIIe et XIXe siècles
Le XVIIIe siècle voit le lubok atteindre une diffusion considérable. La production se concentre principalement à Moscou, dans le quartier des artisans, mais des ateliers existent aussi à Saint-Pétersbourg, à Kiev et dans d'autres villes. Les catalogues des marchands-imagiers proposent des centaines de sujets différents, répartis en catégories : images sacrées, contes populaires, chansons illustrées, scènes comiques, almanachs et calendriers.
La guerre patriotique de 1812 contre Napoléon marque un sommet dans la production de lubki. Des centaines d'estampes satiriques représentent les Français en fuite, ridiculisés, battus par les paysans russes. Ces images, diffusées massivement, jouent un rôle important dans la mobilisation populaire et la construction du sentiment national. Les graveurs adoptent un ton à la fois héroïque et burlesque, mêlant la fierté patriotique à l'humour populaire dans des compositions d'une grande force expressive.
Au XIXe siècle, la technique évolue. La gravure sur bois cède progressivement la place à la gravure sur cuivre, puis à la lithographie, qui permet des tirages plus importants et des détails plus fins. Le coloriage à la main persiste cependant, conférant aux images une chaleur artisanale que l'impression mécanique ne parvient pas à reproduire. Les sujets se diversifient : actualités, faits divers, découvertes scientifiques, modes vestimentaires, scènes de théâtre.
La seconde moitié du XIXe siècle voit l'émergence d'une production industrielle de lubki à Moscou. L'imprimerie d'Ivan Sytin, fondée en 1876, mécanise la fabrication et atteint des tirages de plusieurs millions d'exemplaires par an. Mais cette industrialisation s'accompagne d'une standardisation qui appauvrit la qualité artistique. Les lubki lithographiés de la fin du siècle, produits en série, perdent la vigueur graphique et la spontanéité qui caractérisaient les anciennes gravures sur bois.
En parallèle, des intellectuels et des artistes commencent à s'intéresser au lubok en tant qu'objet d'étude et source d'inspiration. Le collectionneur Dmitri Rovinski publie en 1881 son monumental catalogue des lubki russes, un ouvrage de référence qui recense des milliers d'estampes et jette les bases de l'étude scientifique de l'imagerie populaire russe. Des historiens de l'art comme Alexandre Benois reconnaissent dans le lubok une forme d'expression artistique authentique, digne d'intérêt au même titre que les traditions savantes.
Le lubok et l'avant-garde russe : une renaissance artistique
L'influence du lubok sur l'art moderne russe constitue l'un des chapitres les plus fascinants de l'histoire de l'art russe. Au début du XXe siècle, les artistes de l'avant-garde, en rupture avec l'académisme et le réalisme, se tournent vers les formes populaires pour y puiser une énergie créatrice nouvelle. Le lubok, avec sa franchise graphique, ses couleurs vives, son mépris des conventions de la perspective et de l'anatomie, offre un modèle alternatif d'une force considérable.
Le mouvement néo-primitiviste, lancé par Mikhaïl Larionov et Natalia Gontcharova vers 1908-1910, revendique explicitement la filiation avec l'art populaire russe. Leurs toiles reprennent les à-plats de couleur, les contours épais, les compositions frontales et les sujets populaires des lubki. L'exposition « Cible » (Micheni), organisée à Moscou en 1913, inclut des lubki anciens aux côtés des oeuvres des artistes modernes, affirmant ainsi la continuité entre l'art du peuple et l'avant-garde.
Kasimir Malevitch lui-même, avant d'inventer le suprématisme, traverse une phase néo-primitiviste où l'influence du lubok est manifeste. Ses paysans aux visages géométriques, ses scènes de travaux des champs aux couleurs saturées doivent beaucoup à l'imagerie populaire. Le passage du figuratif à l'abstraction, chez Malevitch, peut se lire comme une radicalisation de la simplification formelle déjà présente dans le lubok.
Pendant la Première Guerre mondiale, plusieurs artistes de l'avant-garde participent à la création de lubki patriotiques modernes. En 1914, Malevitch, Lentulov et Tchekryguine publient une série d'estampes intitulée « Aujourd'hui, les lubki de guerre », qui combine la tradition populaire et les innovations formelles de l'avant-garde. Ces images, vendues au profit de l'effort de guerre, témoignent de la vitalité du genre et de sa capacité à se renouveler.
Lubok et imagerie d'Épinal : deux traditions parallèles
La comparaison entre le lubok russe et l'imagerie d'Épinal révèle des convergences frappantes et des différences significatives. Les deux traditions partagent une même fonction sociale : diffuser l'image imprimée auprès des classes populaires, à une époque où les autres formes de communication visuelle — peinture, gravure savante — restent réservées aux élites. Dans les deux cas, des colporteurs parcourent les campagnes pour vendre ces feuilles volantes sur les marchés et les foires.
Les techniques de fabrication sont comparables : gravure sur bois suivie d'un coloriage manuel. Les thèmes se recoupent largement : images religieuses, scènes militaires et patriotiques, contes et légendes, images éducatives, satire. Dans les deux traditions, la simplification formelle et la franchise colorée répondent à des impératifs à la fois techniques (les limites de la gravure sur bois) et communicationnels (la nécessité de parler un langage visuel immédiatement compréhensible).
Cependant, des différences notables distinguent les deux traditions. Le lubok russe manifeste une liberté de ton et une verve satirique que l'on ne retrouve guère dans l'imagerie d'Épinal, plus sage et plus didactique. La dimension subversive du lubok — sa capacité à critiquer le pouvoir sous le couvert de l'allégorie — n'a pas d'équivalent direct dans la production spinalienne, qui reste majoritairement conformiste et patriotique.
Stylistiquement, le lubok se caractérise par une expressivité plus libre et plus sauvage que l'imagerie d'Épinal. Les proportions sont plus fantaisistes, les couleurs plus crues, les compositions plus dynamiques. Là où l'image d'Épinal tend vers l'ordre, la symétrie et la lisibilité, le lubok cultive le foisonnement, la démesure et le grotesque. Cette différence reflète peut-être des sensibilités culturelles distinctes : le goût français pour la clarté et la raison d'un côté, l'expressivité slave et le sens du tragique de l'autre.
Les destins des deux traditions convergent toutefois au XXe siècle : toutes deux déclinent face à la concurrence des nouveaux médias (photographie, cinéma, presse illustrée), toutes deux sont redécouvertes par les artistes modernes comme source d'inspiration, et toutes deux font aujourd'hui l'objet d'un travail de conservation et de valorisation muséale.
Le lubok au XXe siècle : propagande, déclin et redécouverte
La Révolution de 1917 ouvre un nouveau chapitre dans l'histoire du lubok. Le pouvoir bolchévique, conscient de la puissance de l'image populaire, s'empare du genre pour en faire un outil de propagande. Les « Fenêtres ROSTA » (agence télégraphique russe), créées en 1919 par Vladimir Maïakovski et d'autres artistes, sont des affiches politiques qui empruntent délibérément le langage visuel du lubok : aplats de couleur, figures stylisées, textes versifiés, ton satirique. Ces images, placardées dans les gares et les lieux publics, jouent un rôle majeur dans la communication du nouveau régime.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les « Fenêtres TASS » reprennent le même principe. Des artistes comme les Koukryniksy produisent des milliers d'affiches anti-nazies dans un style directement hérité du lubok, prouvant la vitalité du genre en temps de crise. Ces images de propagande, malgré leur instrumentalisation politique, témoignent de la capacité du lubok à s'adapter aux circonstances et à conserver sa force de frappe visuelle.
Après la guerre, le lubok traditionnel disparaît en tant que forme vivante de communication populaire. La télévision, la presse illustrée et le cinéma prennent le relais. Mais l'intérêt savant ne faiblit pas. Les musées russes, notamment le Musée historique de Moscou et l'Ermitage, conservent des collections exceptionnelles de lubki. Des chercheurs comme Dmitri Rovinskiï, Boris Sokolov ou Elena Itkina publient des études fondamentales qui éclairent tous les aspects de cette tradition.
Au tournant du XXIe siècle, le lubok connaît un regain d'intérêt. Des artistes contemporains russes, comme Viktor Penzin ou Andreï Kuznetsov, créent des lubki modernes qui mêlent les techniques anciennes et les sujets actuels. Des expositions itinérantes font découvrir cette tradition à un public international. Le lubok, longtemps considéré comme un art mineur, est désormais reconnu comme une composante essentielle du patrimoine artistique russe et un chaînon indispensable dans l'histoire de l'image imprimée en Europe.
L'histoire du lubok nous rappelle que les formes d'expression les plus populaires sont souvent les plus révélatrices d'une civilisation. Dans ces feuilles volantes vendues pour quelques kopecks sur les marchés de Moscou se lisent les rêves, les peurs, les colères et les espoirs de tout un peuple. Le lubok, comme son cousin l'imagerie d'Épinal, démontre que l'art véritable n'a pas besoin de la consécration des académies pour toucher les coeurs et marquer les esprits.